CONTACT RAP

Le désherbage intégré en pépinière et la lutte à la résistance aux herbicides

Auteur

Philippe Rock, agr.

Publié le

1 septembre 2022

Article publié dans le Québec Vert numéro : Avril-mai

Face à la sélection naturelle, les espèces vivantes s’adaptent ou disparaissent. Les mauvaises herbes n’y font pas exception, même lorsque la sélection est induite par l’humain. L’utilisation massive d’herbicides, surtout en l’absence de rotation de groupes de résistance a conduit à l’apparition de mauvaises herbes résistantes. Bien que le Québec ait longtemps fait bonne figure, le phénomène ne nous épargne pas. En 2019, des résistances étaient confirmées aux groupes 2 (ex. l’imazéthapyr, molécule du Pursuit), 5 (ex. atrazine), 7 (ex. linuron), 9 (ex. glyphosate, molécule du Roundup) et 14 (ex. carfentrazone-éthyle, molécule du Aim). De nouvelles espèces de mauvaises herbes résistantes ont été confirmées depuis. En 2021, l’apparition de vergerette du Canada et de kochia à balais résistants au glyphosate ont été confirmés par le Laboratoire d’expertise et de diagnostic en phytoprotection (LEDP) du MAPAQ. Certaines mauvaises herbes sont même résistantes à plusieurs groupes d’herbicides, comme l’amarante tuberculée résistante aux groupes 2, 5 et 9 ou 2, 5 et 14. Plusieurs populations de mauvaises herbes résistantes pourraient faire leur arrivée au Québec, comme la morelle noire résistante au groupe 22 (ex. le paraquat, molécule du Gramoxone) en Ontario.

Bien que le phénomène ne soit pas encore problématique pour les producteurs en pépinière, il est important de préserver l’efficacité des herbicides les plus utiles aux pépiniéristes. Pour ce faire, des stratégies de gestion intégrée des mauvaises herbes doivent être appliquées dans les entreprises. Voici en quoi cela consiste.

Mieux vaut prévenir que guérir
Les pratiques les plus simples et les moins coûteuses sont souvent les plus efficaces. Détruire les mauvaises herbes annuelles avant qu’elles ne montent en graines et les mauvaises herbes vivaces lorsqu’elles sont au début de l’infestation et sont peu nombreuses permet de garder les champs propres à moindre coût. Cela doit être fait de façon diligente et constante. Aussi, on peut diminuer l’arrivée de semences par le vent en protégeant les réserves de terreau d’empotage et en plantant des haies brise-vent. Filtrer l’eau d’irrigation et végétaliser les bords d’étangs réduit la dispersion des semences par l’eau. Finalement, les bonnes pratiques d’hygiène comme le lavage de la machinerie et des pots réutilisés permettent de minimiser la contamination.

Cacher ce sol que je ne saurais voir

Pour citer Aristote : « La nature a horreur du vide. » Il est impensable de prévenir totalement la présence de mauvaises herbes dans sa production. Les mauvaises herbes doivent donc y trouver un environnement aussi hostile que possible, sinon, elles prendront tout l’espace disponible. La présence des cultures de couverture permet d’occuper l’espace et d’empêcher l’établissement de mauvaises herbes en plus de fournir des bénéfices pour la santé et la fertilité des sols, la lutte à l’érosion et la biodiversité. Pendant une production en champs, les cultures intercalaires empêchent les mauvaises herbes de s’établir dans les allées. Entre deux cycles de production, il est possible de semer des cultures de couverture ou des champs fleuris. Le choix des espèces à semer va dépendre de plusieurs facteurs : la compétitivité face aux mauvaises herbes, mais aussi la capacité à fixer l’azote, la stabilisation du sol ou l’attraction d’insectes utiles. Les cultures annuelles permettent d’établir des couverts rapidement, mais les vivaces permettent de recouvrir le sol durant plusieurs années. Les mélanges de culture de couverture combinent diverses caractéristiques intéressantes de plusieurs espèces.

Dans les cultures en contenants, il est impensable de semer une culture de couverture. Il est cependant possible d’utiliser des paillis à la surface des pots pour réduire la pression des mauvaises herbes.

Comme dans le bon vieux temps

Il est possible de retarder l’apparition de résistance aux herbicides en ayant recours au désherbage mécanique. Il permet de réduire la quantité d’herbicides appliquée et de détruire des mauvaises résistantes s’il y a lieu. Ces méthodes sont en général moins rapides et plus coûteuses que les traitements d’herbicides. Il y a aussi un risque d’endommager mécaniquement les végétaux, et parfois nuire à la santé des sols par le sarclage. Si les cultures intercalaires doivent généralement être préférées au désherbage mécanique des allées, des outils permettent de mécaniser le désherbage mécanique des rangs d’arbres. Ils réduisent ainsi le recours aux herbicides sur le rang.

Ça fait du bien de changer

La résistance provient de l’utilisation répétitive d’herbicides faisant partie du même groupe de résistance. Chez plusieurs espèces de mauvaises herbes, il existe un petit nombre d’individus qui peut survivre à certains herbicides. Lorsque le même type de molécule est utilisé plusieurs fois sur une longue période, les plantes sensibles meurent et les résistantes prolifèrent et peuvent dominer localement. Lorsqu’on fait la rotation des familles d’herbicides, on réduit les chances qu’un tel évènement se produise, car on attaque les plantes par divers mécanismes. Plus il y a de mécanismes d’actions, plus il sera difficile pour les mauvaises herbes de s’adapter et plus lente sera l’apparition de résistance.

Néanmoins, ce ne sont pas les produits commerciaux, ni même les molécules qu’il faut alterner, mais les groupes chimiques. Par exemple, alterner le Banvel et le Fexapan n’est pas une rotation, car la matière active est le dicamba pour les deux produits. De même, alterner du Goal et du Aim n’est pas une rotation. Même si leur matière active est respectivement l’oxyfluorène et le carfentrazone-éthyle, les deux molécules sont dans le groupe de résistance aux herbicides 14. Leur mode d’action dans la plante est donc similaire. Le groupe de résistance est une information très utile que l’on retrouve sur la première page de l’étiquette d’un pesticide.

Lorsqu’on utilise un herbicide, il faut toujours suivre les instructions figurant sur l’étiquette. C’est une obligation légale et l’efficacité et la sécurité du produit ne sont garanties que dans ces conditions.

Connais ton ennemi

Toutes les pratiques citées précédemment font partie de la gestion intégrée. Cependant, la pierre d’assise de cette saine gestion du désherbage est la connaissance. Il faut connaître les mauvaises herbes et leur cycle de vie pour savoir comment les contrôler le plus efficacement possible. On doit aussi dépister régulièrement la production pour brosser un portrait des populations de mauvaises herbes et de l’ampleur de leur présence pour ajuster les opérations de désherbage. Par exemple, envoyer les ouvriers sarcler du chiendent aura pour effet de le multiplier à partir des rhizomes. Un traitement d’herbicide systémique ou du bâchage dans le cas d’un début d’infestation serait plus efficace. On peut aussi détecter rapidement la présence de mauvaises herbes résistantes et les détruire avant qu’elles ne se propagent. Les opérations culturales peuvent aussi être adaptées pour prévenir certaines mauvaises herbes, comme hausser la hauteur des tontes des cultures intercalaires ou en modifier le calendrier.

L’IQDHO finalise actuellement le guide sur le contrôle des mauvaises herbes en pépinière ornementale. Cet ouvrage abordera les différentes méthodes de désherbage préventives, alternatives et chimiques applicables sur les 15 mauvaises herbes les plus problématiques en pépinière. Ce document technique deviendra un outil de référence pour guider et informer les producteurs québécois vers l’adoption de pratiques de désherbage intégré.